Ignorer les liens de navigation

Subimal Misra L’Éveil des sans-rien

Traduit de l’anglais (Inde) par Éric Auzoux

___

ÂMES SENSIBLES, REPOSEZ CE LIVRE ! CAR DANS CES 15 HISTOIRES QUI ONT FAIT L’EFFET D’UNE BOMBE SUR LA SCÈNE LITTÉRAIRE INDIENNE, SUBIMAL MISRA NOUS PLONGE SANS MÉNAGEMENT DANS LES ABÎMES DE CALCUTTA, OÙ LA VIOLENCE, LA DÉVIANCE ET LA FOLIE NE LAISSERONT AUCUN DES PERSONNAGES INDEMNES.

Résolument politique, l’œuvre de Misra frappe fort et hante longtemps ses lecteurs.

Sans filtre, l’auteur n’a en effet de cesse de dépeindre la réalité humaine et sociale du Bengale en dénonçant tout à la fois l’avidité aveugle de ses classes les plus pauvres et la décadence complaisante de sa bourgeoisie. « Je veux agresser de telle manière que nous, la classe moyenne, constatant notre situation, commencions à détruire le tas de détritus qu’est notre système social ».

Mais Misra se démarque aussi par l’intensité et le caractère novateur de son écriture, tour à tour clinique, fantastique, poétique et  merveilleusement cinématographique. Misra assume d’ailleurs ses influences, où se croisent Dostoïevski, Kafka ou Jean-Luc Godard, auquel le livre est dédié.

Admiré d’une confrérie de lecteurs, l’inclassable Misra jouit déjà de statut d’écrivain culte et de père de la nouvelle expérimentale indienne. Il vit toujours à Calcutta.

___

Merci absolument pour votre merveilleux envoi.
Amicalement,
Jean-Luc Godard
(8 août 2019)

 

  • Domaine Bengali
  • ISBN 979-10-96596-32-4
  • Dimensions du livre 12,5 x 19 cm
  • Nombre de pages 145 pages
  • Prix 14,60 
  • Date de parution 21/04/22
Auteur

Subimal Misra

Né en 1943, Subimal Misra est un romancier et essayiste particulièrement adulé pour son audace, ses talents de franc-tireur et un style aussi original qu’inimitable, qui lui confèrent depuis de nombreuses années le statut d’écrivain (...)
+

Sur le net

La Cause littéraire
Patrick Abraham

(29 juin 2022)

Saluons pour débuter le magnifique travail accompli par David Aimé et par les éditions Banyan : grâce à lui et grâce à elles, le lecteur français accède à des écrivains indiens (anglophones, hindiphones ou s’exprimant dans l’une des langues dites « vernaculaires » : bengali, kannara, malayalam, tamoul, etc.) qu’ignorent souvent les maisons plus importantes. Notre vision de l’Inde et de sa littérature change, s’affine. Guerre aux clichés, aux poncifs, à l’exotisme facile ! Fuyons les images chatoyantes, les chansons sirupeuses et les dénouements édifiants du cinéma bollywoodien et découvrons le sous-continent dans sa réalité parfois brutale mais toujours fascinante ! Car l’Inde est un monde.

Avec Subimal Misra et L’éveil des sans-rien et autres histoires (avril 2022), on est servi. Ces brèves nouvelles, ou anti-nouvelles comme il faudrait peut-être les désigner, sélectionnées parmi une production assez abondante et traduites de l’anglais avec talent par Eric Auzoux à partir d’une première traduction du bengali par V. Ramaswamy, déconcertent autant qu’elles captivent, non seulement par le regard sur la société du Bengale-Occidental des années 60-70 qu’on y observe, mais par les procédés narratifs, le rapport aux conventions du récit court. S’il fallait choisir un auteur indien de la deuxième moitié du vingtième siècle pour illustrer le mot modernité, le nom de Subimal Misra (avec celui du grand poète de Mumbai Arun Kolatkar, né en 1932 et mort en 2004, publié aussi par Banyan et que nous avons naguère chroniqué (1) viendrait aussitôt à l’esprit tant sa manière de raconter, ses obsessions, son humour (noir), la crudité de ses descriptions, sa lucidité, son indifférence à notre confort font de lui un cas singulier.

Subimal Misra est né en 1943 et vit toujours à Calcutta. Il a commencé à écrire au milieu des années 60 ; en raison de problèmes de santé, d’une vue défaillante notamment, il a arrêté en 2012. Nouvelliste mais également romancier et essayiste, son engagement se situe sans ambiguïté à gauche. On pourrait même voir en lui l’un des derniers écrivains aux visées authentiquement révolutionnaires. Le cinéma, Eisenstein et Godard surtout, auquel le recueil est dédié, l’a beaucoup influencé. Il reconnaît sa dette envers la littérature française (Sade, Proust, Sartre et Beckett en particulier) mais Dostoïevski, Kafka, Joyce et W. S. Burroughs, avec sa technique du cut-up, semblent également avoir compté. Il n’a jamais recherché le succès, au sens trivial du terme, ni l’adhésion d’un vaste public. Il ne se soucie guère de l’approbation de celui-ci. Il n’hésite pas à le bousculer, à renverser ses idoles, à blasphémer ses croyances. Aussi ses lecteurs restent-ils, en Inde et à Calcutta même, peu nombreux, mais fidèles. Il appartient à cette catégorie d’auteurs (rares dans toutes les acceptions du terme) qui ont généré autour d’eux une aura de mystère et dont les admirateurs forment une sorte de société secrète. Parmi les écrivains bengalis plus jeunes, son ascendant, dit-on, demeure considérable.

Résumer les seize nouvelles du recueil ne présenterait aucun intérêt, d’autant plus que, comme nous l’avons suggéré, l’appellation peut paraître suspecte : trame narrative (pas toujours) plutôt mince ; lois implicites du genre, telles que les a définies par exemple Julio Cortázar (2), subverties ; habitudes des amateurs de short stories dérangées sans vergogne. Nous le ferons pourtant, avec modestie, pour quatre d’entre elles afin (douce ambition du chroniqueur) de susciter l’envie. Si notre but est atteint, on se précipitera, n’en doutons pas, sur ces textes et sur les douze autres.

« Golden Gandhi » (1969, huit pages environ) : « La veuve de Haran Majhi », après la mort de son mari, qui la battait, s’est pendue au bord du Gange. A la même époque, on envoie d’Amérique une statue de Gandhi en or pour remplacer celle qui a été dégradée lors d’une manifestation. Le cadavre de la « veuve de Haran Majhi » semble avoir reçu un étrange don d’ubiquité : il se retrouve exactement là où on ne veut pas le rencontrer, là où sa présence scandalise. Quand on ouvre la caisse où a été placée la statue de Gandhi, à l’aéroport, la « veuve de Haran Majhi » apparaît, en putréfaction et puante, à la consternation générale.

« Nuey et Guey » (1973, dix pages environ) : Deux frères, las de leur misère, décident de devenir escrocs en forçant les cadenas de wagons de marchandises, la nuit. Bien sûr, ils se font prendre. On leur demande d’effectuer la même besogne mais en plein jour, protégés par la police, pour permettre au propriétaire des marchandises volées de toucher la prime d’assurance. Ils en arrivent à entrer au service de politiciens, dont ils effectuent le sale boulot selon la direction du vent. Quand ils refusent d’obéir, on les zigouille.

« Sale temps » (1968, seize pages environ) : Adri apprend que son ex-maîtresse, Ramola, qu’il n’a pas revue depuis longtemps, se marie. Il veut lui offrir un cadeau original et a soudain une idée : un flacon de son propre sang ! Evidemment le médecin qu’il interroge le prend pour un fou et le fiche à la porte. La nouvelle s’achève, comme en apesanteur, en un moment de pure plénitude pour Adri, près d’une gare, tandis que le soleil se couche : où partira Adri – s’il part ?

« L’arbre à argent » (1970, six pages environ) : Deux types abordent un couple de mendiants en leur expliquant qu’il y a à proximité un « arbre à argent ». Il suffit de se placer en dessous pour se remplir les poches. La jeune femme se laisse convaincre : elle crève de faim. Sous l’arbre, les deux types, qui se mettront à poil à leur tour, lui précisent qu’il faut qu’elle se déshabille pour que le prodige se vérifie. On devine comment tout ça se terminera pour elle.

Etc.

Les réductions qui précèdent permettent de se figurer, espérons-le, à quoi ressemble l’univers de Subimal Misra, quels effets ses récits produisent et ce qu’ils contestent, ce qu’ils attaquent. Le puritanisme, l’hypocrisie, la duplicité, la cruauté, la cupidité, la bigoterie, l’orgueil castique des classes moyennes, citadines comme villageoises, et de l’establishment politique, constituent, lors d’un allègre jeu de massacre qui aurait ravi Witold Gombrowicz et Thomas Bernhard, ses cibles favorites. Si on voulait représenter Misra par un dessin, on l’armerait volontiers d’un marteau – ou d’un gourdin avec lequel il frappe sans manquer son coup, un drapeau rouge brandi au bout de l’autre bras. Les pauvres, les marginaux, les faibles, les femmes, dans ses nouvelles lointaines parentes du réalisme magique (on pense, en un tout autre registre, aux Légendes de Khasak d’O. V. Vijayan, le romancier du Kerala, né en 1930 et mort en 2005 ; on pense, pour l’Amérique latine, à Juan Rulfo, à Virgilio Piñera), subissent souffrance sur souffrance, humiliation sur humiliation. Les forts, les riches, les puissants, complaisants, profitent de la situation, ricanent et jouissent en attendant éventuellement de croiser plus malins qu’eux. La « morale » ? Une vague convention dont personne n’a cure, sinon pour prêcher des valeurs qu’on s’empresse de transgresser. Mais la narration, pour notre plaisir, avec son irrégularité, sa sauvage liberté, reste joyeuse comme chez les meilleurs écrivains : seuls les pessimistes, les enragés, les destructeurs sont drôles, en littérature, on le sait. Comme pour Adri, une merveilleuse, apaisante lumière irradie par accident les choses, sans la moindre justification.

Les jurés du Prix Nobel seraient bien avisés de le décerner à Subimal Misra, l’automne prochain : cela lui donnerait l’occasion de le refuser.

***

[Paroles de blogueuse]
Véronique Atasi, Inde en livres

Avec « L’Éveil des Sans-Rien et autres histoires », les Éditions Banyan nous offre à découvrir une nouvelle pépite de la littérature bengalie contemporaine et nous prouve, une fois de plus, que les ouvrages écrits en langues vernaculaires des États Indiens ont un soupçon de magie manquant à ceux écrits initialement en langue anglaise.

L’Éveil des Sans-Rien et autres histoires » est un recueil de seize nouvelles aussi énigmatiques que leur auteur, le très discret Subimal Misra, un non-conformiste ou plutôt un anti-etablishment, un expérimentateur et un audacieux de la littérature bengalie contemporaine, magicien des mots et grand conteur.

Écrites il y a plus de cinquante ans – de 1968 à 1973 – ces nouvelles, qui nous plonge dans les entrailles de Calcutta et du Bengale, restent néanmoins intemporelles car nous pouvons très bien imaginés ces scènes aujourd’hui même si des gadgets et autres objets modernes sont depuis apparus.

Par la force des détails apportés par Subimal Misra, tel un cinéaste d’histoires courtes en noir et blanc aimant jouer de sa caméra notamment en insistant sur des arrêts sur image et n’hésitant pas à apporter subitement de la couleur, notamment du rouge sang, ces histoires nous transportent dans un monde qui se déroule sous nos yeux et que nous ne voyons pas. C’est un monde étrange dans lequel Subimal Misra nous emmène, un monde sans filtre, brut, où l’humain peut apparaître dans sa laideur la plus absolue et rempli de déshumanité. L’auteur bengali nous fait approcher au plus près de nos angoisses, de nos peurs, presque de nos cauchemars. Ce sont des histoires qui peuvent paraître déroutantes et qui peuvent rendre mal à l’aise son lecteur et pourtant, elles sont si addictives. Âme sensible, soyez prévenus, car après lecture de ces histoires – même si d’après Subimal Misra elles sont « reader-friendly » – elles resteront sans doute dans votre mémoire et pour longtemps.

« L’Éveil des Sans-Rien et autres histoires » de Subimal Misra est une lecture expérimentale qui vous fera sortir de votre zone de confort tant qu’elle est inclassable. C’est une toile de maître, une toile contemporaine, d’un artiste qui a décidé de nager à contre-courant en écrivant des « anti-histoires, anti-romans, pièces de théâtres, essais et textes divers », un non-conformiste au talent indéniable, à découvrir de toute urgence.

Subimal Misra est le père de ces nouvelles mais elles ne pourraient pas être lues aujourd’hui en-dehors du Bengale sans le travail remarquable de V. Ramaswamyra qui a traduit ces histoires en anglais et Éric Auzoux pour la traduction française.

 

« Dans les poitrines de certains, le sang vira au rouge ; dans d’autres, au noir ; et dans d’autres, au blanc. Lorsque les toutes dernières gouttes de sang du mendiant devinrent blanches, celui-ci se prostra et pria la terre qu’elle lui donne la mort. Chacun sait que l’on meurt comme les chiens et les chacals dans les rues. Cela n’empêchait pas le fou solitaire de hurler dans la désolation sur le pont de Khidirpur : « Vous entendez, le mendiant est en train de mourir, de mourir pour de bon ! ». [Page 47]